Evénement
CPE
«Une soupe aux choux au goût de révolte»
L'Ecole des hautes études en sciences sociales, à Paris, a été investie de lundi à vendredi. Johan raconte.
samedi 25 mars 2006
Lundi soir, début de l'occupation «L'assemblée
générale des étudiants de la Sorbonne, qui se déroule depuis une
semaine à Censier à midi, se délocalise à l'EHESS. Les étudiants et la
direction de l'école nous ont invités, en solidarité envers ces
itinérants que nous sommes depuis que notre fac est interdite d'accès.
J'arrive au 105 boulevard Raspail sans trop y croire. L'amphi est
bondé. Un seul sujet occupe l'assemblée : faut-il ressortir de ces
locaux ? Un intervenant explique que voter sur cette question est un
attrape-couillon. Il est acclamé. Le débat démarre, sans modérateur ni
micro. Une fille se dit ravie de voir les tensions disparaître avec
l'abolition du vote. Il aura pourtant bel et bien lieu. L'occupation
l'emporte à une petite majorité. Mais la plupart refusent de lever la
main. «Les porte-parole de la présidence, chahutés, nous disent
que nous sommes tous invités dans les locaux durant les heures
ouvrables, entre 8 heures et 20 heures. Mais nous avons déjà voté
l'occupation. Les profs commencent à perdre leur sang-froid. Une
feuille circule pour organiser des tours de garde. Une cuisine
s'improvise dans un étage. Dans le hall, des cagettes de fruits et
légumes arrivent d'on ne sait où. Des bouteilles de vin et des bières
s'accumulent dans les coins. «Un étudiant de l'Ehess m'explique
que nous avons tout simplement foutu dehors la véritable radicalité de
ce pays. Je lui réponds que la "véritable radicalité" va appeler les flics. "Vous êtes juste bon à faire de l'Ehess un tripot", me répond-il. Je
lui dis qu'il y a beaucoup plus de radicalité à faire fonctionner une
cuisine qu'à parler de lendemains qui chantent. Je vais au cinquième
pour une soupe aux choux. Elle a un goût de révolte. Des équipes vont
visiter les lieux. Nous tombons nez à nez avec les professeurs et la
présidente, scandalisée, qui parle d'effraction dans les salles
informatiques. Nous nions, sans trop savoir, et expliquons que nous
avons besoin d'un accès à l'Internet pour envoyer nos communiqués. Elle
nous invite dans ses bureaux. Des nouvelles arrivent : Sciences-Po est
occupée. On a du mal à y croire. On compte les institutions dont le
prestige a pris un coup depuis le début du mouvement : la Sorbonne, le
Collège de France, Sciences-Po, et l'Ehess. Trois sirènes chantent des
choeurs géorgiens. Un jeune homme s'endort, un sourire aux lèvres. Mardi, deuxième jour «Les
occupants de la veille se reconnaissent à leurs cernes. A l'AG de 19
heures, l'amphi est plein : 200 personnes. Les règles d'hier se sont
imposées. Ni modérateur, ni vote. Et ça marche. Il y a de tout :
étudiants de la Sorbonne, de Nanterre, mais aussi des intermittents du
spectacle, des chômeurs et des ouvriers syndiqués. L'amphi se vide
doucement autour de 22 heures, après trois heures d'une étrange
discussion à bâtons rompus. Deux groupes veulent aller "bomber"
dans le métro, ligne 4 ou 12. En cuisine, c'est l'heure du bilan de la
nuit dernière. Certains ont l'air de vrais conspirateurs. Ils ne
veulent pas être ennuyés par des étrangers. On se raconte les prouesses
de la semaine : un boulon bien envoyé sur un CRS, une bouteille de
bière éclatée sur un gendarme mobile, "un pote qui s'est fait serrer, trop tebé". Les murs sont couverts de graffitis aux slogans plus ou moins heureux. Un extincteur a été vidé au rez-de-chaussée. Mercredi, troisième jour «Une
quarantaine d'irréductibles étudiants, chômeurs, anarchistes,
syndicalistes en rupture de ban sont réfugiés dans le hall. Il faut
tenir jusqu'à l'AG de 19 heures. Des altercations éclatent entre
occupants et journalistes, accusés d'être venus à l'invitation de
l'administration. Les occupants fauchent micros et carnets. Les
journalistes sont "invités" à sortir. L'AG réunit quelque 300
personnes. On repère de nouvelles têtes. Des étudiants de l'Ehess sont
venus voir comment tournent les choses. Des crêtes punk apparaissent.
Un homme muni d'un nez rouge et de lunettes noires écrit sur le tableau
des absurdités à la craie pendant les débats. La conversation est morne
; quelques grandes gueules font appel à 1848, à 1968... La grande
question : quelles actions mener ? Prise de Rungis, opérations antipub,
blocage du périphérique : le débat s'englue. Une bonne partie de
l'amphi se barre. Vers minuit, dans une salle du second étage, neuf
personnes (moyenne d'âge 30 ans) rédigent un texte intitulé "L'AG en
lutte siégeant à l'Ehess". Un gars arrive, hilare : au 20 heures, TF1
parle de "casseurs munis de barres de fer" appelant à la mort de la démocratie. La table s'esclaffe. "On se fout des médias." La discussion continue : "La grève de mardi ne sera pas le tombeau de notre mouvement." «2
heures du mat'. Veillée d'armes dans la cour : feu de bois, guitare...
De l'autre côté du boulevard Raspail, des vigiles tournent toutes les
trois heures. Odeur de cendre froide dans l'amphi. Les couloirs font
plus penser aux toilettes d'un lycée qu'à une révolution. Aux premières
lueurs du jour, deux caisses de pains au chocolat arrivent. Trois
occupants décident d'en apporter aux vigiles en face. Grosse discussion
sur l'humanité ou non à avoir à l'égard des forces de l'ordre. "Ils ne sont pas des êtres humains comme les autres. Ñ Ils n'ont pas choisi, tu peux pas juger." Jeudi, 16 heures «Je
reviens après quelques heures d'absence. Je sens pointer un syndrome de
persécution et d'enfermement. C'est jour de manif. Une petite dizaine
de très jeunes gardent les locaux. Ils s'affolent devant les mouvements
de la police, dans la rue. Un seul garde son calme et cherche le
matériel d'entretien pour "laver les cochonneries". Le soir,
bilan de la journée. Les manifs ont été frustrantes, les mots d'ordre
étant trop décalés par rapport à ce qui se passe ici. Lecture du texte
de la veille appelant à la "grève générale sauvage et illimitée".
L'amphi est encore plus bondé que les jours précédents. Ça gueule plus
que ça ne discute. Un prof de l'Ehess est hué. Un jeune le touche : "Je te reconnais, tu nous as envoyé la milice." L'enseignant se retrouve dans la cour et dit : "Si on ne laisse pas parler un prof de l'Ehess..." «Une
partie de ceux qui, la veille, avaient rédigé le texte quittent l'AG
dégoûtés. Je reconnais une des chanteuses de choeur géorgien, les
larmes aux yeux. Elle se dirige vers la porte. Le "gardien" de la
grille semble être devenu fou : "Ceux qui sortent, c'est définitif." Je me demande ce que je fais là. Les ateliers de l'avant-veille se sont transformés en chambres fermées où se discutent des "opérations secrètes".
Je sors de ce rêve devenu prison. Je me dirige vers le métro, le goût
de la défaite au coeur. L'Ehess sera évacuée quelques heures plus tard.»
ohan
Sébastien, étudiant en histoire à la Sorbonne, a vécu de l'intérieur
l'occupation de l'Ecole des hautes études en sciences sociales (Ehess).
Entamée lundi, elle s'est terminée vendredi matin à 6 heures par
l'intervention des forces de l'ordre. Il a confié son carnet de bord à Libération.
http://www.liberation.fr/page.php?Article=369862